Germaine de Staël entame la rédaction de De l’influence des passions alors qu’elle vient d’échapper aux massacres avant-coureurs de la Terreur qui secouent Paris au début du mois de septembre 1792. Réfugiée à Coppet, elle se lance alors dans une réflexion qui cherche à cerner les passions violentes qui entraînent l’homme au-delà de sa volonté et à identifier les ressources qui permettraient de les endiguer.

Le bonheur impossible

Le traité de Staël se caractérise par une approche classique du problème des passions. En tant que « force impulsive qui entraîne l’homme indépendamment de sa volonté », les passions staëliennes, bien qu’elles puissent rendre heureux à court terme, finissent toujours par générer une dynamique négative. Elles se démarquent ainsi des tentatives de réhabilitation entreprises en faveur des passions par certains auteurs du 18e siècle, Diderot et Helvétius en tête. Abrogeant l’autonomie d’une personne en la rendant dépendante d’un objet extérieur, précipitant la chute d’un gouvernement si celui-ci est incapable de les maîtriser, les passions, chez Staël, s’opposent tant au bonheur individuel qu’au bonheur collectif. L’essai cherche ainsi à identifier les outils capables de canaliser l’élan passionnel, non pas pour mener au bonheur absolu, impossible à atteindre pour Staël, mais pour trouver des moyens susceptibles d’amoindrir les peines de l’existence.

L’ouvrage suit un plan tripartite : sont d’abord traitées les passions, dans l’ordre croissant de leur dangerosité (amour de la gloire ; ambition ; vanité ; amour ; jeu, avarice et ivresse ; envie et vengeance ; esprit de parti ; crime) ; puis sont discutés les « sentiments qui sont l’intermédiaire entre les passions et les ressources qu’on trouve en soi » (amitié ; tendresse filiale, paternelle et conjugale ; religion) ; enfin sont analysées les « ressources qu’on trouve en soi » (philosophie ; étude ; bienfaisance). Tout donne l’impression que Staël cherche à déplacer progressivement le sujet hors de l’empire de ce qui le domine, vers les formes d’une liberté possible. Les « ressources », se heurtant à l’impossibilité de donner le bonheur, apprennent plutôt à « se passer de bonheur ». La formule est célèbre : « le bonheur, tel que l’homme le conçoit, c’est ce qui est impossible en tout genre » ; le seul bonheur accessible, celui sur lequel « la réflexion et la volonté de l’homme peuvent agir », consiste dans « l’étude de tous les moyens les plus sûrs pour éviter les grandes peines ». L’objectif de l’essai n’est donc pas de promettre une sagesse heureuse, mais de chercher, dans une perspective presque thérapeutique, comment souffrir moins.

Cette tonalité fortement mélancolique tient à la définition même que Staël donne de la condition humaine. Le bonheur rêvé supposerait la réunion des contraires : « l’espoir sans la crainte, l’activité sans l’inquiétude, la gloire sans la calomnie, l’amour sans l’inconstance » ; autrement dit, l’inverse même de notre « nature morale ». Il y a chez Staël une lucidité désenchantée qui rend impossible toute réconciliation simple avec le monde. Les êtres sensibles, les « âmes passionnées », ne sont pas seulement plus exposés à la souffrance, ils sont aussi plus clairvoyants quant à l’instabilité de toute chose, à la précarité des attachements, à l’impossibilité d’un bien durable ici-bas.

Un texte inachevé

La genèse de l’essai ainsi que les circonstances de sa publication présentent quelques zones d’ombre. Commencé dans les mois qui suivent son retour en Suisse à la fin de 1792, le traité sur les passions ne sera publié qu’en 1796, sa rédaction s’étant étalée sur plusieurs années. Plusieurs hypothèses ont été avancées pour expliquer cette gestation prolongée : sachant que sa mère Suzanne Necker était en train de rédiger, à l’été 1793, un essai condamnant le divorce, Staël, qui envisage à ce moment-là de divorcer de son mari, a pu craindre que la publication simultanée des deux ouvrages ne soit perçue comme une bataille entre la fille et la mère, entre les passions et la vertu. Aurait-elle alors retardé l’impression des Passions de deux ans après la parution des Réflexions sur le divorce – publication posthume, la mort de Suzanne Necker précédant de peu la parution de son livre – pour éviter ce « duel » ? Seule une étude approfondie des manuscrits de De l’influence des passions, qui reste à faire, permettrait d’éclairer la chronologie de son élaboration.

Un autre point d’interrogation concerne le plan et la description détaillée, dans l’introduction de l’essai, d’une future deuxième partie qui, pourtant, n’a jamais vu le jour. Selon Staël, celle-ci aurait porté sur l’ascendant et la maîtrise des passions au niveau de la nation et du gouvernement, elle aurait donc été le prolongement politique de la première partie que nous connaissons et qui traite des passions à l’échelle de l’individu. Les raisons qui ont poussé Staël à renoncer à ce texte ne sont pas clairs, mais elle nous donne un indice dans la même introduction, où elle exprime le désir qu’un autre qu’elle s’occupe de sa rédaction. Aurait-elle pensé à Louis de Narbonne avec qui elle entretient une liaison jusqu’au début de l’année 1794 ? Ou aurait-elle songé à Benjamin Constant, auquel, par ailleurs, elle rend hommage en faisant référence à son essai De la force du gouvernement actuel, « l’un des plus spirituels écrits de notre temps » ? Quoi qu’il en soit, certaines des questions qu’elle soulève dans l’aperçu de cette deuxième partie sont traitées dans deux ouvrages écrits après la publication des Passions, Des circonstances actuelles et De la littérature. Il est également intéressant de remarquer que le compte rendu que Constant consacre aux Passions ne fait quasiment pas référence à la première partie, mais uniquement à la seconde.

Les passions après la Terreur

Longtemps condamnées dans une perspective augustinienne comme entraînant le fidèle au péché, les passions avaient fait depuis Descartes l’objet d’analyses philosophiques qui tendaient au tournant des Lumières vers une réhabilitation des affects comme forces motrices de l’individu. Mais au moment où les philosophes, avant tout matérialistes, s’accordaient à célébrer les passions, l’Histoire ébranlait cette confiance à peine retrouvée : les massacres perpétrés sous la Terreur constituaient autant de marques sanglantes du déchaînement des passions les plus noires. C’est dans ce contexte que s’éclaire la singularité du traité de Staël : héritier des Lumières par son ambition analytique, il en marque aussi la crise en prenant acte de la puissance destructrice des affects lorsqu’ils se déchaînent dans l’histoire.

Staël ne se contente cependant pas de constater la nocivité générale des passions. Elle cherche à en distinguer les degrés et les formes, et désigne dans l’esprit de partie leur figure la plus redoutable. Cette passion absorbe chez elle toutes les autres, substituant à l’exercice libre de la pensée l’adhésion exclusive à une cause, à une opinion ou à un camp. De là le rapprochement, capital dans le traité, entre fanatisme religieux et fanatisme politique : les mêmes mécanismes de croyance et de violence traversent les guerres de Religion et la Révolution. En ce sens, De l’influence des passions n’est pas seulement un traité moral sur les mouvements de l’âme, c’est déjà une tentative pour penser, à partir des passions, les dérives de l’histoire contemporaine.

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De l’influence des passions apparaît dès lors comme un texte charnière, au croisement de la morale, de la politique et de l’histoire. Staël y prend acte de la faillite d’une certaine confiance dans les forces affectives de l’homme, sans pour autant renoncer à penser la dignité des êtres sensibles. De là cette mélancolie si particulière, qui n’est ni résignation pure ni nostalgie stérile, mais lucidité sur la condition humaine. Aux lendemains de la Terreur, le bonheur n’est plus un horizon que l’on promet, il devient un terme qu’il faut redéfinir, voire presque abandonner, au profit d’une tâche plus humble : préserver, contre les passions, ce qui peut encore l’être de l’indépendance intérieure.

Simona Sala