Ce numéro thématique des Cahiers staëliens souhaite explorer comment s’articulent, chez les membres ou proches du Groupe de Coppet, les questions d’identité ou d’appartenance – nationales, politiques, religieuses, littéraires etc. – ainsi que les attitudes d’opposition ou de rejet auxquelles elles peuvent amener. Par « identité », nous entendons ici les manières dont se définit et se situe un individu ou un groupe d’individus dans le monde, par rapport à autrui ou à travers le regard qu’autrui porte sur lui ; par « appartenance », nous ciblons les liens, hérités ou choisis, revendiqués ou imposés, qui rattachent les individus à un groupe, une communauté ou un espace ; par « opposition », nous définissons les gestes de refus, de distinction ou de dissidence par lesquels un individu ou un groupe d’individus se situe par rapport à autrui. Ces trois notions, aujourd’hui familières du langage des sciences humaines et sociales, sont polysémiques en ne véhiculent pas encore les mêmes concepts au tournant des Lumières. Elles devront donc être utilisées comme des catégories d’analyse actuelles permettant d’interroger la manière dont les contemporains de Staël pensent, jugent, revendiquent ou repoussent les liens qui les définissent.
La vie de Staël elle-même peut constituer une première explication de l’importance de ces questions dans ses écrits : née à Paris d’une mère vaudoise et d’un père genevois, elle reste, sa vie durant, profondément attachée à la France tout en revendiquant, comme elle l’évoque dans Dix années d’exil, « deux patries, la Suisse et la France ». Forcée d’envisager un exil en Angleterre, elle considère des appartenances plurielles ou choisies : « [E]n quittant ma patrie naturelle, il me fallait celle de mon choix ; en m’éloignant des amis de ma vie entière, il me fallait au moins trouver ces amis de tout ce qui est bon et noble, avec lesquels, sans les connaître personnellement, l’âme est toujours en sympathie. » Envisageant ainsi l’appartenance au-delà des seuls liens nationaux, elle déplace l’attention portée aux attaches héritées vers les liens électifs, les affinités fondées sur des valeurs intellectuelles, morales et politiques.
Corinne se révèle être un formidable creuset qui réunit et mêle toutes ces interrogations. L’héroïne, née en Italie d’une mère romaine et catholique, et d’un père anglais et protestant, élevée d’abord en Italie puis en Angleterre, vit cette situation entre deux cultures et deux confessions comme un enrichissement intellectuel et esthétique : « Je pouvais donc me croire destinée à des avantages particuliers, par la réunion des circonstances rares qui m’avaient donné une double éducation, et, si je puis m’exprimer ainsi, deux nationalités différentes. » Mais cette double appartenance est également source de tensions et de déchirements : ainsi, Corinne se heurte à la volonté de sa famille anglaise d’effacer en elle tout ce qui la rattache à son ancienne patrie : « [V]ous devez tâcher d’oublier tout ce qui tient à l’Italie ; c’est un pays qu’il serait à désirer que vous n’eussiez jamais connu. » Corinne finira par refuser cette assignation : en quittant l’Angleterre pour l’Italie, elle privilégie la patrie qui correspond à son talent et à ses goûts et fera de l’appartenance nationale un choix de cœur, choix qui sera néanmoins mis à rude éprouve par sa rencontre avec Oswald, l’Écossais : en tombant amoureuse de lui, Corinne se trouve de nouveau confrontée aux normes et convenances sociales dont elle avait cherché à s’affranchir.
L’émigration et l’exil, auxquels le parcours de Corinne fait écho, sont aussi une expérience réelle pour nombre de contemporains de Staël : conséquences de la Révolution, des guerres, des changements de régime, des évolutions politiques, ils frappent toute l’Europe et bouleversent les cadres d’appartenance, déplacent les frontières – au sens littéral comme au sens affectif – et contraignent nombre de femmes et d’hommes à redéfinir leurs fidélités, leurs attaches et parfois même leur appartenance nationale. D’autres formes de liens se créent alors, choisis ou construits, au gré des rencontres et des affinités. Le Groupe de Coppet constitue à cet égard un exemple significatif : sans contours fixes ni statut défini, il réunit autour de Staël des individus d’origines, de nationalités, de confessions et de trajectoires diverses, se construisant ainsi davantage sur des relations intellectuelles et affectives que sur des appartenances formelles.
Le premier type d’appartenance interrogé est de nature politique, sous deux aspects. Le premier est celui de la « nation ». La notion se transforme profondément au tournant des Lumières, processus que la Révolution accélère en faisant de la nation une communauté politique souveraine (Bell, 2001 ; Cabanel, 1997/2015 ; Rapport, 2000 ; Weil, 2002). Selon le CNRTL, le terme « nationalité » est attesté en 1778 chez Rousseau, dans le sens de « sentiment national », puis dans Corinne où l’héroïne s’attribue, nous l’avons vu, « deux nationalités différentes ». Dans ce contexte de redéfinition des appartenances nationales pourront être interrogées les conceptions que les membres du Groupe de Coppet se font de la nation et de la nationalité, mais aussi les manifestations d’un sentiment national, les tensions entre amour de la patrie et esprit cosmopolite, les appartenances plurielles, ou encore le regard qu’on porte sur sa propre nation ou sur les nations étrangères (Genand, 2013 ; Hillman, 2011 ; Hoock-Demarle, 2026 ; Saintes, 2019).
Le second aspect concerne les fidélités et positionnements proprement politiques. Le Groupe de Coppet est également témoin des bouleversements qui se succèdent pendant la période 1780-1820, mettant à l’épreuve les appartenances à des groupes ou courants politiques (Burnand et Poisson, 2016 ; Cahiers staëliens n°65, 2015 ; Cahiers staëliens n°74, 2024 ; Jaume, 2000 ; Lotterie, 2017 ; Paoletti, 2017 ; Serna, 2005). Face aux changements de régime, à l’expérience révolutionnaire, à l’Empire et à la Restauration, ses membres sont amenés à redéfinir leurs positions et, ainsi, à interroger constamment leur identité politique. Quel est leur rapport aux différents régimes et aux courants politiques qui les traversent, et quels sont les principes qu’ils invoquent pour s’en rapprocher ou s’en éloigner ? Une attention particulière pourra être portée aux formes d’opposition ou de résistance, ainsi qu’aux motifs des changements de position et aux tensions que ceux-ci peuvent créer avec leur entourage.
La question de l’appartenance à une religion ou à une confession constituera un autre axe d’étude possible. La question religieuse au sein du Groupe de Coppet a récemment fait l’objet d’un regain d’intérêt (Rosset, 2026 ; Rosenblatt, 2008 ; Sala, 2023). Or, elle touche directement aux questions d’identité et d’appartenance car, issus de traditions confessionnelles diverses, les membres et proches de Coppet entretiennent avec leur héritage religieux des rapports allant de l’adhésion à la prise de distance ou à la conversion, tout en faisant de la religion un objet récurrent de réflexion et de débat. Necker et Constant lui consacrent des ouvrages entiers, chez Staël, elle constitue l’un des fils rouges de son œuvre. Se présente ainsi une interrogation sur la manière dont les appartenances confessionnelles participent à la définition de soi et de ce qui est autre, sur le regard qui est posée sur les différentes confessions et religions, sur les questions de tolérance et d’intolérance, ou de conversion, ou encore les liens entre identités religieuses, politiques et nationales. Comment le Groupe de Coppet perçoit et juge-t-il l’altérité religieuse ?
La littérature constitue également un terrain fécond où se construisent, pensent ou défont identités ou appartenances. Chez les membres du Groupe de Coppet, œuvres de fiction, essais ou écrits personnels se font le miroir d’expériences d’exil, d’exclusion, de pluralité ou de confrontation à l’altérité (Cahiers staëliens n°53, 2002 ; Cahiers staëliens n° 70, 2020 ; Hofmann et Rosset, 2005 ; Rosset, 2002). On pourra ainsi interroger la manière dont sont mis en scène le soi et l’autre, les constructions, les déplacements, les crises d’identité ou les appartenances. A la suite des travaux de F. Rosset sur les stéréotypes nationaux (2002), la question du dépassement de ces stéréotypes pourra être envisagée, afin d’interroger ce qui définit un individu. Les appartenances peuvent aussi être intellectuelles ou littéraires : les membres du Groupe, se reconnaissent-ils dans une tradition, une école ? La littérature peut ainsi être un espace où se construisent appartenances et distances, entre soi et le monde. Comment les romans permettent-ils par exemple d’interroger la définition et la constitution de communautés d’affinités, des liens d’amitié, de valeurs partagées ? Et en quoi la littérature peut-elle constituer, et de quelle manière, le socle d’une appartenance, notamment dans une société moderne, qui entend laisser une place à la diversité des individus et des groupes qui la composent ?
Ainsi, l’appartenance est-elle un sentiment de communauté qui permet à l’individu de se construire, ou risque-t-elle de l’enfermer dans une catégorisation essentialisante, qui entraverait la possibilité d’une individualité ? Les membres du Groupe de Coppet, Staël elle-même, mais aussi ses parents, sont pour certains des individus « transplantés », selon le mot de Sainte-Beuve à propos de Suzanne Necker : que devient l’identité quand elle est une mutation nécessaire, mais que toujours est renvoyée à l’individu son origine première ?
D’autres pistes de lecture de la présente thématique pourraient porter sur le statut même des notions d’« identité » et d’« appartenance » au tournant des Lumières. Les membres ou proches du Groupe de Coppet participent-ils à une réflexion théorique sur ce qui fait l’appartenance ou la non-appartenance à une communauté ? La question du genre, traitée par le précédent numéro des Cahiers staëliens, pourrait également être réexaminée à travers ce prisme, tout comme l’appartenance sociale, avec les privilèges et les contraintes qu’elle implique, ou encore les générations – existe-t-il, au sein du Groupe, des différences générationnelles dans la manière de concevoir la patrie, l’engagement politique ou le religieux ? Plus globalement, on pourra s’interroger sur la manière dont ces différentes appartenances se croisent, s’accentuent ou s’affaiblissent.
Informations pratiques
Les propositions de contributions – un titre provisoire, un résumé de l’article (300 mots max.), ainsi qu’une brève bio-bibliographie (150 mots max.) en anglais ou en français – sont à envoyer pour le 10 décembre 2026 aux adresses poirierblandine@yahoo.com et simona.sala@unil.ch.
Les auteurs et autrices des propositions recevront un retour des responsables du numéro, Blandine Poirier et Simona Sala, au plus tard le 20 décembre 2026.
Les articles retenus, d’une longueur de 50.000 signes maximum, espaces comprises, devront être envoyés pour le 31 mars 2027 ; ils feront l’objet d’une double lecture à l’aveugle par le comité de lecture de la revue. Les articles, sous leur forme définitive, devront être remis le 15 juin 2027 pour pouvoir assurer la publication du numéro à l’automne.