BIOGRAPHIES

Simone Balayé

Le Groupe de Coppet

Mis en ligne le vendredi 31 octobre 2003.

Madame de Staël a toujours aimé vivre au milieu d’amis et de familiers. Mais son long exil a donné au groupe qu’elle a peu à peu réuni autour d’elle un caractère particulier très différent des salons du XVIIIe siècle. C’est à elle que le Groupe doit d’exister, fluant au gré de ses sympathies, de ses positions politiques, de ses travaux littéraires. Il se transporte avec elle de Paris sur les bords du Léman et à travers l’Europe, qui fournit le décor et les acteurs. Ce n’est pas un cercle fermé, limité à une classe sociale, à une tendance littéraire ou politique, à une nationalité, mot inventé dans ce milieu.

Le rôle de Mme de Staël dépasse infiniment celui de l’hospitalité. Elle travaille elle-même, met ses amis à l’ouvrage, les incite à tirer le meilleur d’eux-mêmes ; elle s’intéresse à ce qu’ils font, les critique utilement et attend d’eux les mêmes services. Sa maison est plus qu’un salon où ses amis se rencontrent pour échanger des idées : Coppet est le lieu idéal où ils vivent parfois de longues périodes ensemble. Ils se voient à toute heure de la journée ; les soirées se prolongent tard dans la nuit. Ainsi se forge une véritable communauté de pensée à partir de la diversité de tous. La conversation y est tout autre chose qu’un échange mondain et superficiel : elle résulte des recherches, des réflexions, des lectures de chacun. C’est un plaisir de qualité, qui offre toutes les jouissances de l’improvisation : la pensée s’exprime sans effort, sans travail, le geste, le ton de la voix, le regard l’accompagnent et la soulignent.

Chacun s’enrichit des autres dans une totale liberté de discussion et d’examen et rend au groupe ce qu’il lui a emprunté, en l’enrichissant à son tour de sa propre expérience. Il est en fait assez prématuré de tenter une synthèse ; chacun de ses membres les plus fidèles n’est pas entièrement connu, il s’en faut, même Constant, même Mme de Staël, moins encore Sismondi, Bonstetten ou Schlegel, peu étudiés en France. Mais s’il existe des travaux sur certains d’entre eux, au moins fragmentaires, ce qui manque le plus, c’est une analyse des idées du Groupe, utilisant les écrits de plusieurs membres à la fois sur les thèmes qui ont animés leurs discussions et leurs travaux. Dans ces conditions, la recherche de l’originalité est ardue ; à Coppet s’opère un grand brassage d’idées, mises en commun, où chacun puise. Les idées littéraires de Constant par exemple ne s’expliquent vraiment qu’en passant par l’œuvre de Mme de Staël qui, de son côté, écrit la partie religieuse de De l’Allemagne, à côté de Constant travaillant à son livre sur les religions ; et si celle-ci a achevé son ouvrage en 1810 tandis que Constant ne publiera le sien qu’à la fin de sa vie, cela ne signifie pas qu’il l’a pillée. Il serait vain de faire gloire à l’un d’une idée en se fondant sur la date de publication du livre où elle est contenue. Tous travaillent ensemble ; le premier à publier est celui qui en trouve le moyen ou l’occasion. S’agissant du Groupe de Coppet, on peut légitimement parler d’auteur collectif.

Certes, tout n’est pas parfait et il arrive qu’on se querelle ; l’amour, l’amitié même ne va pas sans trouble, mais rien ne rompt véritablement le cercle ; si un membre s’en échappe, les autres souffrent. L’absent lui-même n’est pas heureux, loin de l’atmosphère stimulante dans laquelle, en dépit de tout, on s’épanouit. Entre les membres du Groupe, la solidarité est réelle ; ils se soutiennent, s’encouragent, font des démarches les uns pour les autres. Si l’un est dans la peine, un autre accorde consolation et soutien. Ils font mutuellement leur publicité, écrivent des articles sur les livres de leurs amis, les défendent si nécessaire.

Bien des variations se sont produites dans le Groupe au cours des temps. D’abord très politique, les étoiles en furent, à côté des étrangers de marque, les Français de l’aristocratie libérale : Narbonne, Talleyrand, Montmorency, l’ami de toujours, plus tard Sieyès, Barnave, Brissot. Sous le Directoire, autour de Constant, de François de Pange, on verra jusqu’à Tallien et Barras. Sous le Consulat, on retrouve, avec les anciens amis, les nouveaux venus du clan Bonaparte, Joseph et Lucien, et d’autres, et Talma, Gérando, Jordan, Humboldt. Mme Récamier y fait son apparition. Paradoxalement, l’exil, en obligeant Mme de Staël à vivre loin de Paris, élargira sans cesse le cercle et fera de Coppet un pôle d’attraction où viennent la voir non seulement ses amis français, mais ceux qu’elle récolte dans toute l’Europe. La proportion des écrivains, philosophes, poètes, historiens, que Mme de Staël cherche à rencontrer partout où elle va, ira grandissant. C’est à ce moment que le Groupe reçoit son cachet original en réunissant Sismondi, puis A. W. Schlegel qu’elle ramène d’Allemagne, son frère Friedrich, les Tieck, Chamisso, Friederike Brun, la poétesse danoise amie de Bonstetten, le poète Monti, Pedro de Souza, Prosper de Barante qui aimera passionnément Mme de Staël. Le prince Auguste de Prusse lui-même séjournera à Coppet où il tombera follement amoureux de Mme Récamier au point de vouloir l’épouser ; Chateaubriand et Byron viendront aussi.

La diversité des intérêts et des travaux est surprenante et l’unité, dans ces conditions, semble bien difficile à définir : littérature, critique, histoire, philosophie, économie, religion, tout cela intéresse le Groupe. La curiosité d’esprit, l’ouverture aux idées nouvelles les caractérisent tous avec une force singulière, tant en politique qu’en littérature. Ils ressortissent à des horizons très variés. Chacun d’eux apporte une connaissance de divers pays et groupes de pensée, Wilhelm von Humboldt, Schlegel et le Groupe d’Iéna par exemple, Sismondi et l’Italie, Constant et ses expériences allemandes et écossaises. Tous voyagent pour acquérir de nouvelles connaissances ; la mentalité des peuples les intéresse, les littératures, les idées philosophiques et politiques. La connaissance des autres pays tire l’homme de la solitude culturelle qui, à la longue, engendre l’égoïsme, la frivolité, et finit par provoquer un recul. Ainsi se forge une conscience de la pluralité des nations ; chaque culture prend sa place avec son originalité propre. Mme de Staël l’a exprimé avec une force particulière dans De l’Allemagne  : « Les nations doivent se servir de guides les unes aux autres et toutes auraient tort de se priver des lumières qu’elles peuvent mutuellement se prêter. Il y a quelque chose de très singulier dans la différence d’un peuple à un autre : le climat, l’aspect de la nature, la langue, le gouvernement ; enfin surtout les événements de l’histoire, puissance plus extraordinaire encore que toutes les autres, contribuent à ces diversités ; et nul homme, quelque supérieur qu’il soit, ne peut deviner ce qui se développe naturellement dans l’esprit de celui qui vit sur un autre sol et respire un autre air : on se trouve donc bien en tout pays d’accueillir les pensées étrangères, car, dans ce genre, l’hospitalité fait la fortune de celui qui reçoit. » Il s’agit bien là d’un cosmopolitisme, dont le but n’est pas l’effacement des valeurs propres à chaque pays et l’uniformisation finale, mais l’utilisation sans chauvinisme des richesses de chacun pour le progrès de tous.

On comprend mieux alors l’intérêt que porte le Groupe à la traduction ; ils s’y sont tous appliqués ; Schlegel est célèbre pour ses traductions de Shakespeare et de Calderon ; Constant a traduit Godwin ; Mme de Staël, de nombreux textes de poètes allemands ; Barante l’intégralité du théâtre de Schiller, et Mme Necker-de Saussure, le Cours de littérature dramatique de Schlegel. Le souci est bien, toujours, de faire partager, de faire découvrir et de permettre au lecteur de pouvoir juger par lui-même, « sur pièces », sans recourir aux critiques accrédités souvent teintés de préjugés.

L’effort du Groupe est particulièrement riche dans le domaine de la critique littéraire. Il continue le XVIIIe siècle mais en l’approfondissant et fraie les voies au romantisme français. Mme de Staël synthétise avec bonheur ses idées et celles de ses amis. L’apport de Constant est moins riche, parce qu’il s’est moins occupé de littérature que de politique ou de religion, ce qu’on regrette en voyant la qualité des textes qu’il a laissés, la préface de Wallstein, notamment, méconnue hors du Groupe, parce qu’elle est venue bien trop tôt. Schlegel apporte un siècle d’érudition et de critique allemandes, son expérience de traducteur, sa connaissance des pays du Nord et du Midi ; Sismondi connaît l’Italie et en particulier son moyen âge, comme Schlegel celui de l’Allemagne, tandis que Barante se penchera sur le passé national.

C’est de ce Groupe que sortent, la même année 1813, deux grands ouvrages de critique littéraire. De l’Allemagne d’abord et, plus limité dans son objet, le Cours de littérature dramatique de Schlegel où sont confrontées pour la première fois avec une telle force deux littératures, française et allemande, classique et romantique. Il est bon de noter qu’entre eux l’accord ne règne pas ; Mme de Staël a beaucoup appris de Schlegel, mais n’a pas adopté toutes ses idées et, contrairement à ce que l’on a prétendu, n’a jamais renié le classicisme français ; elle aime trop Racine pour cela. Elle ne rejette rien, si ce n’est les lisères qu’on prétend imposer au génie. Voici un point sur lequel l’accord est unanime au sein du Groupe, car la critique littéraire, selon eux, s’appuie sur une totale liberté de pensée, sur la possibilité de prendre son bien où on le trouve, sur la nécessité de l’information et de la connaissance. Elle ne peut donc, en son principe, s’accommoder de vieilles règles limitatives, extérieures aux œuvres : elle est d’abord compréhension et sympathie. Cette façon de voir était encore une manière de révolution vers 1810. De là sortiront aussi des livres de Sismondi, l’Histoire des littératures du Midi de l’Europe, de Bonstetten, L’Homme du Nord et l’homme du Midi, le Tableau de la littérature française au dix-huitième siècle de Barante, etc.

L’application de ces idées se fait sur le champ dans les romans de Mme de Staël et s’expérimente sur le théâtre, auquel tout le Groupe porte un vif intérêt. Lezay-Marnésia traduit le Don Carlos de Schiller auprès de Mme de Staël en 1798. Elle encourage Constant qui adapte Wallenstein en 1807... À Coppet, on monte des pièces anciennes ou nouvelles. Mme de Staël incarne les héroïnes de Racine et de Voltaire ; elle joue Marivaux et Beaumarchais. Le théâtre fleurit dans les grands jours de Coppet en 1807 et 1808, mais aussi à Vienne, à Stockholm et partout sur les pas de Mme de Staël. Au-delà des grands classiques, on joue aussi des pièces écrites spécifiquement pour ce théâtre un peu particulier. Mme de Staël compose plusieurs pièces qui sont représentées en public et aurait bien aimé que Wallstein fût créé par sa troupe, comme la comédie de Sabran, Le Grand Monde, écrite pour son théâtre. C’est également à Coppet que sera créé Le 28 février de Zacharias Werner, drame de la fatalité, interprété par l’auteur et Schlegel.

En cela, les mœurs de la société réunie autour de Mme de Staël tranche avec l’austérité toute protestante qui règne encore à Genève. À Coppet, on vit en pays calviniste, où les problèmes religieux sont un aliment quotidien de réflexion. Tous les membres du Groupe, catholiques, protestants ou même de tendance janséniste, comme Barante, sont naturellement tournés vers la pensée religieuse, et vivent sous des formes diverses le sentiment religieux. Schlegel a été le témoin de la conversion de son frère au catholicisme et s’est ancré lui-même dans son protestantisme luthérien. Werner est sur la voie tumultueuse qui l’amènera à devenir catholique et prêtre. Il est l’un de ceux qu’amène à Coppet une grande vague de mysticisme qui déferle entre 1805 et 1809, en un temps où les principaux membres du Groupe, tous préoccupés des questions religieuses, connaissent des périodes d’angoisse. L’étude des religions est, à côté de la politique, l’objet principal des travaux de Benjamin Constant. Son livre De la religion, étude historique et philosophique, l’accompagnera de l’adolescence à la mort. En 1809, Constant et Mme de Staël se rejoignent dans une véritable communion studieuse, lui s’occupant du polythéisme, elle travaillant à De l’Allemagne. Tous deux traversant en même temps, et pour cause, une terrible crise sentimentale, se tournent vers la consolation mystique et accueillent avec empressement à Coppet, Mme de Krüdener, Werner et les représentants du quiétisme vaudois et genevois, le chevalier de Langallerie et Gautier de Tournes. On médite à Coppet les œuvres de Fénelon et de Mme Guyon. Il ne faut pas s’étonner alors de trouver bien des points communs entre les livres de Constant et de Mme de Staël sur le thème du sacrifice, de l’enthousiasme, du devoir ou de la transcendance. Les membres du Groupe ne séparent pas les questions religieuses, si importantes pour eux des questions politiques et historiques, et présagent ainsi le mouvement des esprits qui typique de la Restauration ; parmi eux, Barante en deviendra le grand représentant.

La politique, enfin, est une occupation essentielle du Groupe. C’est auprès de Mme de Staël que naîtront les écrits de Constant sous le Directoire ; sa pensée politique, comme celle de Sismondi notamment s’épanouiront au sein du Groupe de Coppet. Plus que partout ailleurs peut-être, on trouvera là encore des divergences entre les membres du Groupe. En 1815, le ralliement à Napoléon de Constant et de Sismondi ne sera pas du goût de tous, non plus que la violence avec laquelle se réveille en Schlegel, en 1813-1814, l’amour de la patrie, trop proche d’un intolérable chauvinisme aux yeux de Mme de Staël, mais si l’entente n’est pas totale, dans l’ensemble règne le même libéralisme qu’en littérature. La lutte contre Napoléon fait l’unanimité. Barante, pourtant préfet, ne cache pas son hostilité au régime, au moins en privé, et Montmorency entre dans l’opposition catholique.

Si un groupe peut se définir par les luttes qu’il mène et la guerre qu’on lui fait, Coppet se définirait notamment par l’opposition à Napoléon, mais aussi par celle plus feutrée aux Bourbons. Les uns et les autres expriment ou reflètent des idées qu’ils ne peuvent adopter. Des Bourbons, ils rejettent tout ce qu’ils pourraient ramener de vieux temps, de dépassé, de mort ; ils refusent un despotisme tué par la Révolution, ignorant des idées neuves, de la société nouvelle. Mais de Napoléon, ils rejettent la tyrannie imposée à la France et à l’Europe conquise, l’uniformisation qui tue l’individualité des peuples, source d’inspiration, de création, d’enrichissement. C’est pourquoi ils approuvent l’éveil des nationalités en 1813. Mais ils ne sont pas encore prêts à saisir l’étendue des résultats positifs de la conquête napoléonienne, c’est-à-dire l’extension des idées libérales. Quand ils la saisiront, ils n’en sauront aucun gré à l’Empereur, parce qu’ils connaissent son égoïsme final et savent que les résultats ne sont pas en définitive ceux que Napoléon avait en vue.

Cette opposition fondamentale rayonnera loin hors de France, quand le Groupe, et Mme de Staël entre autres, voyagera en Europe. Il sera un des points de ralliement, un des pôles de la propagande anti-napoléonienne. Finalement, le Groupe fera un tort considérable à l’Empereur sur le plan idéologique et servira ses ennemis en servant la liberté et le libéralisme. Cela ne se borne pas à des écrits que Mme de Staël encourage depuis 1802 (ceux de son père, de Jordan), mais à des prises de position (Constant au Tribunat), à des actes d’hostilité allant jusqu’à la conspiration. On verra la Groupe mener campagne en 1814 pour faire de Bernadotte le successeur de Napoléon contre les Bourbons, et en 1815 contre la « coalition des vieux États européens pour arrêter le progrès des idées nouvelles », comme dit Mme de Staël. Peut-être avaient-ils raison et auraient-ils économisé quinze ans de luttes stériles en France et en Europe.


Quand Mme de Staël meurt en 1817, le Groupe perd de sa cohésion ; le foyer risque de s’éteindre : « C’en est fait, écrit Sismondi, de cette société vivifiante, de cette lanterne magique du monde que j’ai vu s’éclairer là pour la première fois et où j’ai appris tant de choses ! Ma vie est douloureusement changée : personne peut-être à qui je pense plus qu’à elle. » Chacun éprouve les mêmes sentiments.

En fait, l’esprit de Coppet survivra par tous ceux qui avaient fait partie du Groupe et n’avaient pas encore dit tout ce qu’ils avaient à dire, même le vieux Bonstetten. Constant connaîtra la gloire, Sismondi fera une carrière de philosophe et d’économiste, Barante de politique et d’historien ; le duc de Broglie, gendre de Mme de Staël, sera premier ministre... La communication demeurera entre eux tous : « Il reste vrai, avait dit Mme de Staël, une chose vraiment belle et morale, [...] c’est l’association de tous les hommes qui pensent d’un bout de l’Europe à l’autre ; mais quand ils se rencontrent, un mot suffit pour qu’ils se reconnaissent. Ce n’est pas telle religion, telle opinion, tel genre d’étude, c’est le culte de la vérité qui les réunit [...]. Ils sont vraiment le peuple de Dieu, ces hommes qui ne désespèrent pas encore de la race de l’espèce humaine et veulent lui conserver l’empire de la pensée. »


 
 
    
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